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Des artistes ont testé pour nous : à l'occasion, l'être humain le plus charmant ou le plus cultivé peut devenir un monstre. La preuve (désolante) par Marina Abramovic et Jérémie Pujau.

Qui sommes-nous pour devenir à l'occasion - c'est à dire si l'événement se présente, et se présente tout à fait bien, avec l'approbation générale qui promet l'impunité, voire même l'amour de la foule pour celui qui se débridera le plus, et interprétera avec le plus de brio son désir d'infliger la souffrance - de parfaits bourreaux du genre humains ?

À l'évidence des êtres fragiles.

Nous avons beau dire non à tout ce qui est écrit ci-dessus, et nous écrier : "Moi, jamais ! ", un doute subsistera toujours, et il est légitime, appuyé sur des milliers d'années d'expérience. Il se trouve heureusement que 99% des bourreaux attendent la bonne, la parfaite, la légitime victime. Celle dont la souffrance semblera satisfaire des principes moraux. Mais il se trouve aussi, Malheureusement, que les principes moraux varient beaucoup selon les gens et les usages, ce qui étend du coup infiniment le champ des victimes potentielles. Le 1% restant se compose de vulgaires bourreaux se jetant sur la première victimes venue, sans queue ni tête, et fait horreur à tous les autres, qui les voient comme des criminels que rien, pour le coup ne vient excuser.

Tout cela, notre époustouflant malheur en partage, qui fait que nous nous entre-égorgerions plus volontiers qu'il n'y paraît, a été étudié, décortiqué, pratiqué, répété. Dans des universités, où d'innocents étudiant jouent innocemment les bourreaux du groupe B. des dominés dès qu'un professeur les y convie en les plaçant dans le groupe A. des dominants - objet de tant de recherches comportementales ! Mais aussi dans nos villes, bidonvilles et campagnes. Si nous avions eu d'autres vies, dans la perpétuelle roue, notre seule consolation serait de savoir que nous avons, obligatoirement, été tour à tour victimes et bourreaux.

Alors, on dira que c'est beaucoup, d'inférer tant de noirceur du geste amusé (et c'est vrai qu'ils en rient beaucoup, et de bonne humeur) d'enfants et de jeunes gens qui bombardent d'oeufs l'imbécile qui semblen les y inviter en les mettent sous leur nez par douzaines, et se tient immobile à proximité sans un mot, jusqu'à ce que le plus fûté en induise qu'il se présente comme une cible, et se déchaîne, déchaînant tous les autres, qui n'attendaient que cela, même le rougissant, même l'innocente. Jérémie Pujau fait cela sur des places publiques de grandes villes. La dernière semaine à Angoulême. Le film fait parler de lui, la ville n'a pas aimé cette image d'elle-même.
À lire les nombreux commentaires à ses vidéos, le coupable c'est lui.
Il n'a eu que ce qu'il cherchait. Mais peut-être attendait-il d'autres réactions ? Il faut de la patience pour voir ces vidéos. La durée est essentielle. Sans vouloir accabler ceux-ci plutôt que ceux-là, ce n'est pas vrai que la réaction est la même partout. Parfois vingt minutes se passent avant que quelqu'un se jette. S'il n'est pas suivi, très vite il s'arrête. D'autres, comme une jeune fille, à Angoulême, sont écoeurés et interviennent en confisquant les oeufs. Les plus vieux, parfois, sans doute avertis par l'expérience, s'efforcent de canaliser l'ardeur des lanceurs d'oeufs, de peur qu'ils ne se croient autorisés à bombarder le monde. On ne sait jamais.

Mais Marina Abramovic est allée beaucoup plus loin, avec sa performance "Rythm O", qui eut lieu six heures durant à la galerie Studio Morra à Naples, et laissa dans un état de choc tel qu'elle en parle toujours aujourd'hui (voir la vidéo) avec de la peur dans la voix.
Et c'est ce qui nous autorise à douter de nous.

Il faut imaginer l'expérience, son contexte (qui féquente les galeries ? qui, en 1974, avait suffisamment connaissance de Marina Abramovic pour se rendre à cette performance ?), pour en tirer toutes les leçons.
Ce jour-ci : elle était allée très loin. Sur la table à disposition du public (voir photo et liste), elle n'avait pas mis d'oeufs. Il y avait même un pistolet, chargé d'une balle, et c'est avec ce pistolet sur la tempe, placé là, mis dans sa main, qu'elle finit la performance", une plaie au front, dénudée, dégradée, pleurant. Six heures cela a duré avec ce public éduqué. Là encore, se contentera-t-on de dire qu'elle l'avait "bien cherché" ? N'avait-elle pas signé de sa main une décharge qui dégageait le public de toute responsabilité ? Absolvait d'avance un crime possible ? N'a-t-elle pas, jusqu'au bout, joué le jeu ?

On dira ce qu'on veut.

Ce qui l'étonne le plus, aujourd'hui, c'est à quel point l'assistance s'est volatilisée, les six heures pile passées, la performance finie. De tous les spectateurs, pas un n'est resté pour lui parler.

Qu'est-ce qui est le plus éphémère ?

La vertu ? ou le déchaînement ?

Il faut remercier les artistes.

 

Christian Perrot